[{"bf_titre":"Entretien avec Philippe Descola","bf_chapeau":"Anthropologue, Philippe Descola, a consacr\u00e9 une partie de son travail \u00e0 proposer de nouvelles fa\u00e7ons d\u2019habiter la Terre. En d\u00e9construisant l\u2019id\u00e9e de \u00ab nature \u00bb, il appelle \u00e0 changer radicalement nos relations avec le monde vivant et les non-humains. Entretien.","bf_description":"basta! : Votre dernier livre, Ethnographies des mondes \u00e0 venir, co\u00e9crit avec Alessandro Pignocchi, tout comme le documentaire dont vous \u00eates le sujet principal, Composer les mondes, d\u2019Eliza Levy [1], tissent tous deux un parall\u00e8le entre ce que vous avez pu observer chez les Achuar en Amazonie, puis sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Qu\u2019est-ce qui r\u00e9unit, selon vous, ces deux territoires bien distincts ?\r\n\r\nPhilippe Descola : Un m\u00eame mouvement de refus de l\u2019appropriation privative des communs, qui participe aussi d\u2019une autre fa\u00e7on de s\u2019attacher \u00e0 son territoire. Dans leurs luttes contre la spoliation territoriale, les populations autochtones s\u2019efforcent toujours de mettre en \u00e9vidence que les territoires qu\u2019elles habitent ne sont pas simplement des \u00ab gagne-pain \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des lieux utilis\u00e9s d\u2019abord pour exploiter des ressources. Il y a bien d\u2019autres raisons, au-del\u00e0 de \u00e7a, pour lesquelles elles occupent le territoire.\r\n\r\nExemple avec les combats face aux projets de mine dans les Andes : on se bat au nom de la montagne parce que c\u2019est un \u00ab commun \u00bb, mais pas au sens o\u00f9 ce serait une ressource commune \u00e0 tous, mais au sens o\u00f9 c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment qui est partie prenante du territoire et qui fait partie d\u2019un collectif plus large que celui des seuls humains. Les luttes pour la protection du territoire en Amazonie ne sont pas des revendications d\u2019autochtonie, il ne s\u2019agit pas de clamer l\u2019exclusivit\u00e9 pour soi d\u2019un espace : il s\u2019agit de montrer que les relations qui s\u2019y d\u00e9ploient, entre humains et non-humains, sont tout \u00e0 fait singuli\u00e8res et qu\u2019elles m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre perp\u00e9tu\u00e9es. C\u2019est donc d\u2019abord \u00e0 ce titre que le territoire suppose d\u2019\u00eatre pr\u00e9serv\u00e9.\r\n\r\nEt dans le fond, les gens de la ZAD disent la m\u00eame chose lorsqu\u2019ils clament \u00ab Nous ne d\u00e9fendons pas la nature, nous sommes la nature qui se d\u00e9fend \u00bb : ils agissent pour un milieu de vie qui leur a offert son hospitalit\u00e9, et vis-\u00e0-vis duquel ils ressentent la responsabilit\u00e9 de le maintenir dans un \u00e9tat prot\u00e9g\u00e9 des agressions et des menaces qui s\u2019exercent \u00e0 son encontre \u2013 l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 les arbres ou les moutons ne peuvent pas agir.\r\n\r\nDurant mon s\u00e9jour \u00e0 la ZAD, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s frapp\u00e9 de constater que ceux qui m\u2019accueillaient avaient d\u00e9velopp\u00e9 un r\u00e9gime d\u2019attention tr\u00e8s aiguis\u00e9 envers les non-humains. Cela se manifestait par un sens aigu de l\u2019observation de toutes les particularit\u00e9s du milieu \u2013 la v\u00e9g\u00e9tation dont il est compos\u00e9, l\u2019abri qu\u2019elle propose \u00e0 telle ou telle esp\u00e8ce animale, les \u00e9changes qui s\u2019y nouent, etc. \u2013 mais aussi par une forme d\u2019intimit\u00e9 \u00e9troite avec chaque composante de ce milieu \u2013 telle parcelle de c\u00e9r\u00e9ales trop expos\u00e9e au vent du nord, telle brebis capricieuse, tel arbre qui pourrait g\u00eaner celui d\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9\u2026 C\u2019est une fa\u00e7on tout \u00e0 fait diff\u00e9rente de se relier au monde, qui m\u2019a rappel\u00e9 ce que j\u2019avais pu voir chez les Achuar.\r\n!\r\nVous dites que les zadistes exp\u00e9rimentent une \u00ab cosmopolitique in\u00e9dite \u00bb...\r\nParce qu\u2019ils donnent \u00e0 voir des relations tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes avec le monde vivant, avec qui ils construisent une fa\u00e7on de cohabiter qui est bien loin du productivisme ou du consum\u00e9risme. Nous ne sommes plus dans la pr\u00e9dation typique du capitalisme, qui ne con\u00e7oit les non-humains que sous la forme de ressources utiles \u00e0 transformer en facteur de productions et en marchandises \u2013 une relation fondamentalement destructrice et mortif\u00e8re.\r\n\r\nLes zadistes, au contraire, nourrissent de v\u00e9ritables \u00e9gards vis-\u00e0-vis du non-humain, il ne s\u2019agit plus de les traiter comme des objets inertes, mais bien comme des alter ego, d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal. Ce n\u2019est donc pas une \u00ab cosmopolitique \u00bb au sens o\u00f9 Kant l\u2019entendait, lorsqu\u2019il d\u00e9fendait son projet de paix perp\u00e9tuelle auquel tous les humains pourraient participer en se reconnaissant mutuellement des qualit\u00e9s estimables \u2013 ce qui constituait par ailleurs un projet tout \u00e0 fait admirable, \u00e0 l\u2019\u00e9poque ! C\u2019est une cosmopolitique in\u00e9dite au sens o\u00f9 les non-humains font d\u00e9sormais partie du r\u00e9gime politique : ils ont un r\u00f4le \u00e0 jouer dans la vie collective et dans les institutions, en tout cas il convient d\u2019am\u00e9nager celles-ci pour que les non-humains puissent y prendre toute leur part.\r\n\r\nEt c\u2019est in\u00e9dit parce que ce registre d\u2019attention l\u00e0 n\u2019avait rien de spontan\u00e9, au vu de l\u2019origine urbaine de beaucoup d\u2019occupants de la ZAD. D\u2019ailleurs, au d\u00e9part, le principe d\u2019identification qui concourt \u00e0 la d\u00e9fense du lieu r\u00e9sultait sans doute bien plus de l\u2019opposition \u00e0 un adversaire commun \u2013 un grand projet d\u2019a\u00e9roport, inutile et co\u00fbteux. Mais cela ne suffit pas pour s\u2019attacher \u00e0 un lieu. Les zadistes ont appris \u00e0 s\u2019identifier progressivement \u00e0 des plantes, \u00e0 des animaux, au bocage et \u00e0 tout un milieu de vie. Ils ont appris \u00e0 reconna\u00eetre son caract\u00e8re distinctif, \u00e0 d\u00e9couvrir les singularit\u00e9s propres des plantes et des animaux qu\u2019ils c\u00f4toient au quotidien. Et je trouve cet apprentissage particuli\u00e8rement int\u00e9ressant, car il signifie qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019in\u00e9luctabilit\u00e9 \u00e0 la s\u00e9paration des humains avec le vivant dans ce que j\u2019appelle le \u00ab naturalisme \u00bb.\r\n\r\nLe naturalisme est l\u2019une des quatre \u00ab ontologies \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019une des quatre grandes fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre au monde, que vous identifiez dans votre ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence, Par-del\u00e0 nature et culture [2]. \u00c0 la diff\u00e9rence de l\u2019animisme, du tot\u00e9misme ou de l\u2019analogisme, le naturalisme stipule une parfaite dichotomie entre nature et culture. Pourquoi cette invention, parfaitement occidentale, vous semble-t-elle probl\u00e9matique ?\r\n\r\nLe naturalisme, c\u2019est l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y a une s\u00e9paration de droit entre les humains et les non-humains. Les humains \u00e9tant per\u00e7us comme les seuls d\u00e9tenteurs d\u2019une \u00e2me, d\u2019un esprit, d\u2019une subjectivit\u00e9, cela les place de fait dans une position de domination qui leur permet d\u2019objectiver les non-humains, de les transformer en ressources, en objets de sciences, voire en sources de plaisir esth\u00e9tique \u00e0 l\u2019image du mouvement romantique. Cela peut donc avoir un caract\u00e8re tout \u00e0 fait positif, puisque c\u2019est ce qui a permis le d\u00e9veloppement des sciences de la nature.\r\n\r\nMais cette s\u00e9paration entre humains et non-humains est aussi pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui a rendu possible ce mouvement de privatisation des \u00ab communs \u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire tous ces \u00e9l\u00e9ments non humains partag\u00e9s par des groupes d\u2019humains : l\u2019eau, les for\u00eats, les p\u00e2tures, mais aussi le savoir, par exemple \u2013 en les transformant en \u00ab ressources \u00bb. Celles-l\u00e0 m\u00eames qui ont ensuite permis, d\u2019abord par la politique d\u2019exploitation du travail et des mati\u00e8res premi\u00e8res dans les colonies, puis par le d\u00e9veloppement de la r\u00e9volution industrielle qui en a d\u00e9coul\u00e9, une accumulation sans pr\u00e9c\u00e9dent de capital, avec toutes les cons\u00e9quences \u00e9cologiques et sociales que l\u2019on conna\u00eet aujourd\u2019hui. Autrement dit, par la tournure de pens\u00e9e qu\u2019il a induite chez les Europ\u00e9ens \u00e0 partir du 17e si\u00e8cle et qui s\u2019est ensuite acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 et r\u00e9pandu \u00e0 travers le monde, le naturalisme a \u00e9t\u00e9 la condition de possibilit\u00e9 du capitalisme, son soubassement.\r\n\r\nDe ce fait, la crise climatique et \u00e9cologique contemporaine h\u00e9riterait donc directement du naturalisme ?\r\n\r\nLe probl\u00e8me, c\u2019est la forme d\u2019imp\u00e9rialisme avec laquelle le naturalisme s\u2019est impos\u00e9 aux autres repr\u00e9sentations du monde, partout ailleurs. Conceptuellement, on peut continuer de pr\u00e9senter les Chinois comme des \u00ab analogistes \u00bb \u2013 une tradition ancienne, \u00e9galement pr\u00e9sente dans l\u2019Europe du Moyen \u00c2ge ou dans les populations autochtones m\u00e9soam\u00e9ricaines, qui veut que les \u00e9l\u00e9ments disparates du monde doivent \u00eatre reli\u00e9s dans des cha\u00eenes de correspondances, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019analogie entre le microcosme et le macrocosme, le corps humain et le cosmos c\u00e9leste. Mais dans les faits, l\u2019\u00c9tat chinois participe compl\u00e8tement \u00e0 la grande bataille productiviste, bas\u00e9e sur cette id\u00e9e d\u00e9miurgique de contr\u00f4le et de transformation des ressources\u2026\r\n\r\nLe naturalisme n\u2019est qu\u2019une formulation parmi d\u2019autres, et c\u2019est m\u00eame probablement l\u2019une des repr\u00e9sentations les plus exotiques en soi, en tout cas les moins bien partag\u00e9es au monde ! L\u2019id\u00e9e d\u2019une sorte de totalit\u00e9 ext\u00e9rieure aux humains qu\u2019on appellerait \u00ab nature \u00bb n\u2019a rien d\u2019universel, il faut en avoir conscience. C\u2019est pour \u00e7a que je dis que \u00ab la nature n\u2019existe pas \u00bb, pour toujours rappeler que c\u2019est une construction.\r\n\r\nOr, tout le drame du colonialisme, c\u2019est qu\u2019il n\u2019a pas seulement pill\u00e9 les ressources et r\u00e9duit des populations en esclavage, mais il a aussi r\u00e9pandu les id\u00e9es \u00e0 l\u2019origine m\u00eame de ce mouvement de pillage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Et d\u00e9sormais, on en mesure effectivement les cons\u00e9quences dramatiques, quand on voit que des populations, comme les Achuar, qui ne sont pour rien dans le changement climatique souffrent directement de ses cons\u00e9quences\u2026 C\u2019est aussi pour cela que le concept d\u2019anthropoc\u00e8ne me para\u00eet mal nomm\u00e9, et qu\u2019un terme comme \u00ab capitaloc\u00e8ne \u00bb serait bien plus juste : c\u2019est bien une petite proportion de l\u2019humanit\u00e9 qui, par sa gloutonnerie, a mis la totalit\u00e9 des humains dans une position terrible, en remettant en cause les possibilit\u00e9s de l\u2019habitabilit\u00e9 sur Terre.\r\n\r\nEn quoi la relation des Achuar \u00e0 leur environnement est-elle donc si diff\u00e9rente ?\r\n\r\nLes Achuar sont animistes, ils attribuent une \u00e2me aux plantes et aux animaux. Il y a ce qu\u2019on peut appeler une \u00ab continuit\u00e9 des int\u00e9riorit\u00e9s \u00bb : les capacit\u00e9s morales et cognitives ne sont pas r\u00e9serv\u00e9es aux groupes humains, les Achuar d\u00e9c\u00e8lent \u00e9galement une subjectivit\u00e9, et des intentions, chez les non-humains. D\u00e8s lors, ils ont avec eux des rapports diff\u00e9rents, de personne \u00e0 personne. Dans certaines circonstances, notamment dans les r\u00eaves o\u00f9 des non-humains prennent parfois des formes humaines, ils peuvent communiquer.\r\n\r\nCe ne sont plus des objets, mais bien des partenaires, et comme avec tout partenaire, il faut n\u00e9gocier, les s\u00e9duire, les contraindre, etc. Mais il n\u2019y a pas cette position de surplomb vis-\u00e0-vis d\u2019une masse d\u2019agr\u00e9gats de non-humains qui constitueraient la \u00ab nature \u00bb. D\u2019ailleurs, les Achuar n\u2019ont pas de terme pour d\u00e9signer la nature \u2013 en v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est m\u00eame un terme qui n\u2019existe que dans les langues europ\u00e9ennes, quasiment introuvable ailleurs dans le monde.\r\n\r\nVous avez d\u2019abord \u00e9tudi\u00e9 la philosophie lorsque vous \u00eates entr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. Qu\u2019est-ce qui vous a pouss\u00e9 ensuite \u00e0 vous tourner vers la discipline de l\u2019anthropologie ?\r\n\r\nUne petite d\u00e9saffection vis-\u00e0-vis de la philosophie, disons. Plut\u00f4t que de faire de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, ou de l\u2019histoire de la philosophie, il m\u2019a sembl\u00e9 plus int\u00e9ressant d\u2019examiner des exp\u00e9riences philosophiques grandeur nature, que des collectifs humains pouvaient les mettre en \u0153uvre. M\u00eame si ces exp\u00e9riences n\u2019\u00e9taient pas n\u00e9cessairement r\u00e9flexives, j\u2019avais le pressentiment qu\u2019elles \u00e9taient porteuses d\u2019enseignements dont on pouvait tirer parti. L\u2019anthropologie permet de \u00ab d\u00e9s-eurocentrer \u00bb le regard, et en l\u2019occurrence, cela m\u2019a aussi appris \u00e0 \u00ab d\u00e9s-anthropocentrer \u00bb les concepts que j\u2019utilisais.\r\n\r\nApr\u00e8s tout, les sciences sociales sont des h\u00e9riti\u00e8res directes de la philosophie des Lumi\u00e8res, et si tout le monde utilise \u00e0 pr\u00e9sent les concepts de \u00ab nature \u00bb, de \u00ab culture \u00bb, de \u00ab soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, il ne faut jamais oublier qu\u2019ils ont une histoire tout \u00e0 fait singuli\u00e8re, qui nous est propre, en Europe. L\u2019anthropologie invite \u00e0 remettre en question toutes ces notions et \u00e0 en proposer d\u2019autres.\r\n\r\nEt \u00e0 quoi donc peut servir aujourd\u2019hui l\u2019anthropologie ? Peut-elle nous aider \u00e0 mieux m\u00e9taboliser la crise \u00e9cologique ?\r\n\r\n\u00c0 faire prendre conscience \u00e0 nos concitoyens que les chemins sur lesquels nous nous sommes embarqu\u00e9s, avec le naturalisme puis le d\u00e9veloppement du capitalisme, ne sont pas les seuls possibles ! L\u2019Histoire le montre aussi, mais \u00e0 travers le pass\u00e9, alors que l\u2019anthropologie donne \u00e0 voir des peuples contemporains qui nous offrent d\u2019autres choix collectifs. C\u2019est un tremplin pour imaginer d\u2019autres futurs possibles.\r\n\r\nCela permet d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ce que Fran\u00e7ois Hartog appelle le \u00ab pr\u00e9sentisme \u00bb, l\u2019illusion que nous sommes dans un pr\u00e9sent \u00e9ternel, alors qu\u2019il y a en fait de tr\u00e8s nombreuses voies diff\u00e9rentes que nous pourrions choisir. Il ne s\u2019agit pas de copier des mod\u00e8les existants, puisqu\u2019aucune situation historique n\u2019est transposable. Il s\u2019agit simplement d\u2019admettre, comme des stimulants intellectuels, toutes ces formules alternatives qui con\u00e7oivent et dessinent autrement la vie en collectivit\u00e9, le rapport aux non-humains, l\u2019organisation sociale, etc.\r\n\r\nC\u2019est fondamentalement une entreprise de d\u00e9construction ?\r\n\r\nPar d\u00e9finition, oui : l\u2019anthropologie consiste \u00e0 faire abstraction de valeurs qu\u2019on porte en soi, pour mieux observer des r\u00e9alit\u00e9s qui peuvent ensuite remettre en question nos propres certitudes. Donc la dimension critique est automatique. La principale qualit\u00e9 de l\u2019ethnographe, c\u2019est l\u2019humilit\u00e9, qui l\u2019incite \u00e0 se m\u00e9fier de ses pr\u00e9jug\u00e9s. L\u2019anthropologue est entre deux mondes, il doit abandonner en partie celui dont il vient, sans \u00eatre jamais enti\u00e8rement dans celui qui l\u2019accueille. Et c\u2019est parce qu\u2019il a cette distance qu\u2019il peut \u00eatre efficace, en faisant ainsi varier les param\u00e8tres de son propre monde \u00e0 partir des param\u00e8tres du monde o\u00f9 il a choisi d\u2019\u00e9lire domicile.\r\n\r\nEst-ce cela qui vous a conduit \u00e0 vous \u00e9loigner progressivement du marxisme, dont vous avez \u00e9t\u00e9 un compagnon de route pendant longtemps ?\r\n\r\nIl y a beaucoup de choses \u00e0 conserver chez Marx, par exemple sa th\u00e9orie de la plus-value qui reste compl\u00e8tement d\u2019actualit\u00e9. Beaucoup des textes de jeunesse de Marx sont tr\u00e8s int\u00e9ressants parce qu\u2019ils s\u2019efforcent pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019aller \u00e0 l\u2019encontre du naturalisme. Mais ensuite, avec ses textes plus \u00e9conomiques, et notamment Le Capital, il a fini par se laisser happer par sa critique de l\u2019\u00e9conomie politique, et il a eu tendance \u00e0 naturaliser l\u2019activit\u00e9 productive comme \u00e9tant caract\u00e9ristique du temps pr\u00e9sent\u2026 En cela, il est typique des penseurs socialistes du 19e si\u00e8cle qui n\u2019ont pas pris en consid\u00e9ration la finitude des ressources. Or, c\u2019est justement un point crucial qui met \u00e0 mal tout le projet construit sur l\u2019\u00e9mancipation des peuples gr\u00e2ce au d\u00e9veloppement des forces productives.\r\n\r\nAu c\u0153ur de ce couplage, il y a en fait une double imposture qu\u2019a bien mis en \u00e9vidence Pierre Charbonnier dans son livre Abondance et libert\u00e9 : on rendait ainsi possible l\u2019\u00e9mancipation par l\u2019enrichissement et par l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un tr\u00e8s grand nombre de marchandises, sans prendre en consid\u00e9ration le fait que cela n\u2019\u00e9tait possible que par un ph\u00e9nom\u00e8ne de surexploitation des ressources, que ce soit la force de travail r\u00e9duite en esclavage ou les mati\u00e8res premi\u00e8res, \u00e9galement hors d\u2019Europe, et qui paraissaient donc infinies puisqu\u2019on n\u2019en voyait pas l\u2019\u00e9puisement. Cela, Marx l\u2019avait vu \u00e9galement d\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00e0 travers la th\u00e9orie du f\u00e9tichisme de la marchandise : il explique bien qu\u2019on ne per\u00e7oit pas la valeur travail qui est investie dans les marchandises, et qu\u2019on finit par avoir tendance \u00e0 voir les rapports entre les humains comme des rapports entre les marchandises.\r\n\r\nDe ce point de vue, la situation qui permettrait de sortir d\u2019une logique marchande suppose donc de sortir de la logique de production, qui est caract\u00e9ristique du naturalisme. Or, autant il y a bien des d\u00e9bats vifs sur le principe d\u2019accumulation capitaliste, autant l\u2019id\u00e9e de production en tant que telle reste encore quelque chose d\u2019assez r\u00e9pandu. Mettre l\u2019accent sur le fait que nous devons \u00eatre sensibles aux non-humains comme partenaires dans un mouvement g\u00e9n\u00e9ral d\u2019\u00e9mancipation, \u00e7a permet ainsi de changer compl\u00e8tement de logiciel.\r\n\r\nCertains vous r\u00e9torqueront que d\u00e9construire le dualisme nature-culture n\u2019offre pas beaucoup de prises concr\u00e8tes, face \u00e0 l\u2019urgence de la crise \u00e9cologique et l\u2019ampleur des d\u00e9g\u00e2ts, voire que cela contribuerait \u00e0 d\u00e9politiser le sujet. Et que, si l\u2019on consid\u00e8re le capitalisme comme le premier facteur responsable de la crise \u00e9cologique, alors c\u2019est \u00e0 lui qu\u2019il faut s\u2019attaquer en priorit\u00e9. C\u2019est en substance ce que d\u00e9fend par exemple un penseur comme Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon [3]. Que r\u00e9pondez-vous \u00e0 cela ?\r\n\r\n\u00ab Il faut tout faire en m\u00eame temps, \u00e0 la fois se battre contre les institutions du capitalisme, mais aussi produire des alternatives concr\u00e8tes \u00bb\r\n\r\nQu\u2019il faut, bien \u00e9videmment, lutter contre les institutions qui propagent et rendent possibles l\u2019accumulation capitaliste, \u00e7a va de soi. Je n\u2019ai jamais cach\u00e9 mes opinions l\u00e0-dessus. Mais qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire, aujourd\u2019hui, \u00eatre anticapitaliste ? Quelle forme \u00e7a prend ? Est-ce que c\u2019est le \u00ab Grand Soir \u00bb, est-ce qu\u2019on compte faire la R\u00e9volution et pendre tous les patrons au r\u00e9verb\u00e8re ? Il y a une erreur profonde sur l\u2019\u00e9tat de la situation historique, qui ne s\u2019y pr\u00eate pas. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le cas quand j\u2019\u00e9tais militant \u00e0 la Ligue communiste r\u00e9volutionnaire (anc\u00eatre du NPA, ndlr) dans ma jeunesse, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la raison pour laquelle j\u2019en suis parti. Notre espoir, compl\u00e8tement fou, c\u2019\u00e9tait de devenir l\u2019avant-garde du prol\u00e9tariat, mais on ne s\u2019\u00e9tait pas rendu compte que le prol\u00e9tariat, tel qu\u2019on le concevait, \u00e9tait en train de dispara\u00eetre puisque la classe ouvri\u00e8re elle-m\u00eame \u00e9tait en train de dispara\u00eetre\u2026\r\n\r\nAujourd\u2019hui, je vois dans les luttes \u00e9cologiques une capacit\u00e9 de mobilisation absolument extraordinaire, que je ne retrouve pas dans les luttes anticapitalistes traditionnelles, dont les modes d\u2019action n\u2019ont pas beaucoup progress\u00e9 depuis 50 ans et qui consistent essentiellement \u00e0 distribuer des tracts \u00e0 la sortie des usines. Moi, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9\u00e7u par la variante l\u00e9niniste de ce militantisme, qui d\u00e9bouche sur une impasse. Et de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il est toujours dangereux de prioriser et de ne consid\u00e9rer tout le reste que comme des \u00ab contradictions secondaires \u00bb.\r\n\r\nAu contraire, il faut tout faire en m\u00eame temps, \u00e0 la fois se battre contre les institutions du capitalisme, mais aussi produire des alternatives concr\u00e8tes \u2013 ce n\u2019est pas l\u2019un ou l\u2019autre. Et c\u2019est aussi pour \u00e7a que Notre-Dame-des-Landes est un cas si int\u00e9ressant : au-del\u00e0 de sa valeur exemplaire, elle a aussi offert un point d\u2019appui important pour continuer les luttes institutionnelles. C\u2019est tangible. Sinon, la lutte anticapitaliste reste juste incantatoire, et c\u2019est rarement satisfaisant\u2026\r\n\r\nVous vous \u00eates rendu \u00e0 plusieurs reprises sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ces derni\u00e8res ann\u00e9es : qu\u2019est-ce qui vous y pla\u00eet tant, au fond ?\r\n\r\nLe projet politique qui y est d\u00e9fendu, et qui est encore tr\u00e8s mal compris par ailleurs \u2013 il suffit de voir les politiciens de droite en parler pour mesurer leur ignorance et leur m\u00e9pris. La ZAD porte un projet de vie communal, dans lequel les terres, comme le travail, sont en commun. Dans lequel il n\u2019y a pas de logique marchande derri\u00e8re l\u2019acte de production, mais plut\u00f4t une forme d\u2019entraide, de solidarit\u00e9. Dans lequel les d\u00e9cisions politiques, c\u2019est-\u00e0-dire celles qui concernent la vie collective, sont prises par discussion \u2013 c\u2019est donc une d\u00e9mocratie participative plut\u00f4t que repr\u00e9sentative. Ce qui est \u00e0 la fois extraordinaire, avec un fort effet d\u2019exemplarit\u00e9, mais aussi tr\u00e8s co\u00fbteux, puisque cela exige de rechercher et obtenir en permanence le consensus. Et de ce point de vue l\u00e0 aussi, on devine que cela peut \u00eatre tr\u00e8s inqui\u00e9tant pour des politiciens qui consid\u00e8rent qu\u2019une fois que le citoyen a mis son bulletin de vote, il n\u2019a plus le droit \u00e0 la parole !\r\n\r\nAu fond, la ZAD propose un r\u00e9cit alternatif qui est porteur d\u2019enthousiasme. Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019il s\u2019en cr\u00e9e un peu partout : contre les retenues d\u2019eau pour la neige artificielle comme \u00e0 La Clusaz, contre les m\u00e9gabassines dans l\u2019agriculture, contre des projets d\u2019am\u00e9nagement urbain, comme aux Lentill\u00e8res \u00e0 Dijon\u2026 C\u2019est une forme d\u2019occupation du territoire qui fait tache d\u2019huile. Au d\u00e9but, c\u2019est toujours une mobilisation contre un projet, et ensuite, cette mobilisation se stabilise en un mode de vie particulier. Cela m\u2019a beaucoup frapp\u00e9 lorsque j\u2019y \u00e9tais, en juillet dernier, pour le festival \u00ab Zadenvies \u00bb : tous ces jeunes sont l\u00e0 en qu\u00eate d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 possible, d\u2019une autre fa\u00e7on de voir et d\u2019\u00eatre ensemble. C\u2019est ce qui est passionnant, ces modes d\u2019action engendrent des modes de vie. Et de la joie, aussi, il faut voir l\u2019enthousiasme \u00e0 partager ces luttes. Tant mieux, car le militantisme ne doit pas \u00eatre une martyrologie !","id_typeannonce":"3","id_fiche":"EntretienAvecPhilippeDescola","imagebf_image":"EntretienAvecPhilippeDescola_imagebf_image_descola_20221123170159_20221123170159.png","date_creation_fiche":"2022-11-23 17:01:59","statut_fiche":"1","date_maj_fiche":"2022-11-23 17:13:18","user":"2a01:cb19:8428:3900:f826:71cc:a6b8:cc99","owner":"","html_data":"data-id_typeannonce=\u00223\u0022 data-id_fiche=\u0022EntretienAvecPhilippeDescola\u0022 data-date_creation_fiche=\u00222022-11-23 17:01:59\u0022 data-statut_fiche=\u00221\u0022 data-date_maj_fiche=\u00222022-11-23 17:13:18\u0022 ","url":"https:\/\/yeswiki.lescommuns.org\/communsnaturels\/EntretienAvecPhilippeDescola","-is-external-":"0"}]