Les communs et leurs promesses pour la transition écologique et sociale
Autrice/Auteur de la ressource
Philippe EYNAUD, Clément FEGER, Corinne VERCHER-CHAPTAL
Type d'éclairage
- économique
- social
- politique
Type de ressource
- article
Texte synthétique résumant le contenu de la ressource
De par sa position intermédiaire entre gestion publique et gestion privée, l’approche par les communs est porteuse d’un certain nombre de promesses, que ce soit pour une meilleure gestion des ressources, pour une société plus écologique et plus juste, et pour des projets d’émancipation. Dans ce contexte, la recherche académique se doit de poursuivre son travail de connaissance et d’explorer les conditions soulevées par la tenue de ces promesses. Le papier pointe pour cela quatre perspectives de recherche. La première concerne la prise en compte du cycle de vie des communs et les conséquences à en déduire en termes de gestion des ressources partagées. La deuxième est en rapport avec la question du travail et de sa valorisation en vue de pérenniser l’engagement des commoners. La troisième a trait à l’accueil par les cadres institutionnels existants des innovations portées par les communs, et, a contrario, le risque de capture et de dénaturation du caractère inventif par ces mêmes cadres institués. La dernière perspective porte sur les contradictions possibles autour de la gestion des communs naturels lorsque ceux-ci nécessitent le renoncement à certains usages. Le numéro spécial que nous introduisons participent de l’exploration de ces angles mort et contribuent à une analyse documentée afin de consolider le chemin vers une transition écologique et sociale.
Mots-clés : communs ; transition ; promesses ; institutionnalisation ; environnement ; émancipation
Mots-clés : communs ; transition ; promesses ; institutionnalisation ; environnement ; émancipation
Texte de la ressource
Face à cette vitalité, l’approche par les communs est aujourd’hui souvent connotée positivement comme porteuse de promesses en matière d’émancipation sociale . Elle autoriserait une construction par le bas d’une société plus écologique et plus juste, et échapperait aux impasses et aux effets pervers respectifs des marchés et de la gestion étatique . Dans ce contexte, il nous semble que la recherche peut jouer un rôle important dans l’ac- compagnement d’une telle dynamique, d’une part dans une logique de partage d’expériences en documentant de manière fine la pluralité des modes de gestion inspirés des communs, et d’autre part en offrant à ceux qui les mettent en œuvre une caisse de résonance critique à l’appui de leur réflexivité . C’est dans cette optique que le RIODD (Réseau International de l’Organisation Responsable) a consacré, en 2022, la thématique de son17e congrès aux rôles que peuvent jouer les communs, les communautés et les territoires dans les transitions sociales et environnementales1 . Le dossier que nous coordonnons en est directement issu . Ainsi, douze ans après les premières parutions concernant la théorie des communs dans la Revue de l’Organisation Responsable2, nous introduisons le deuxième numéro spécial dédié à ce sujet . L’occasion de rendre compte, depuis les notions fondatrices forgées par Ostrom et ses collègues au sein de l’école de Bloomington3, de la vitalité, de l’actua- lité et de la portée des réflexions sur les communs . La profusion de publications qui en découle n’est pas ici signe de saturation du champ . Bien au contraire, des espaces de questionnements restent à explorer . Après avoir retracé l’origine et l’actualité théorique – foison- nante – de l’approche en termes de communs, nous soulignons l’importance de quatre champs de recherche en émergence, dans lesquels s’inscrivent les articles constitutifs de ce numéro spécial .
Le modèle IAD est à l’origine de la définition des communs telle qu’elle s’est très majoritairement répandue, non sans effet simplificateur, au travers du triptyque : une ressource partagée, une communauté et des règles5 . Le cadre IAD a été élaboré par Ostrom afin d’identifier les « arrangements institutionnels » qui, dans une situation d’action collective, favorisent la coopération et permettent de surmonter des « dilemmes sociaux »6 . Selon ce modèle d’analyse, trois variables sont susceptibles d’influencer la situation d’action collective (sans être pour autant, précisons-le, des éléments de définition en tant que tels) : les conditions biophysiques et matérielles, les caractéris- tiques de la communauté et les règles . Ostrom précise que l’examen des variables biophysiques et matérielles peut-être simplifié par l’identification de « quatre types de biens » renvoyant ainsi à la classification des biens élaborée par l’économiste Samuelson sur la base des critères de « rivalité » et « d’excluabilité » (Samuelson, 1954) . L’apport d’Ostrom sera ici d’identifier une nouvelle catégorie de biens : les Commons Pool Resources ou biens communs . Si, chez Ostrom, la caractérisation d’un « bien » à partir des critères de soustractibilité et d’excluabilité prédomine dans l’analyse, l’auteure précise bien que « la structure des situations d’action est également affectée par une grande variété d’autres caractéristiques », et d’ajouter que « le nombre d’attributs qui peuvent affecter la structure d’une situation d’action est extraordinairement grand » (Ostrom, 1990). Au fil du temps, le terme de ressource, qui n’apparait pas en tant que tel dans le modèle IAD, deviendra le filtre par lequel seront appréhendées les « variables biophysiques » conduisant souvent à une simplification de la pensée, pourtant fort complexe, d’Ostrom7 .
d’une ressource partagée . La ressource peut-être « déjà là » (un lac, une forêt, etc .) ou elle peut être construite par les acteurs (une base de données, un jardin partagé, etc .) . La ressource concernée s’articule à une conception de la propriété conçue comme « inclusive » (Dussolier et Rotchfeld, 2021) versus exclusive et privative ;
– des droits et des obligations sont attribués aux acteurs, permettant à la fois d’avoir accès à la ressource et garantissant la protection de l’écosystème dans lequel elle est insérée (cf . Orsi, 2013) . Il ressort de cette deuxième caractéristique un lien « constitutif » entre commun et écologie (cf . Coriat, 2020, 2021)8 ;
– un mode de gouvernance et d’organisation non hiérarchique, fondé sur la délibération de l’ensemble des acteurs concernés par le commun, et qui vise au respect des droits et des obligations, et donc à l’intégrité dans le temps de l’écosystème considéré .
La perspective la plus ancienne des communs, en tant qu’entité auto-organisée, est celle des communs fonciers . Ils concernent des pâturages, des lacs, des systèmes d’irrigation, etc . Dans le prolongement des travaux d’Ostrom et à la suite de sa collaboration avec elle (Hess & Ostrom, 2001, 2007), Charlotte Hess ouvrira les champs au sein desquels la logique des communs peut s’appliquer, au travers de ce qu’elle nommera « les nouveaux communs » (Hess, 2008) . Pour Hess, il s’agit de communs qui sont apparus, ont évolué ou ont été reconnus comme tels récemment . « Ce sont parfois de nouvelles technologies qui ont donné naissance à certains de ces nouveaux communs, en créant de nouveaux types de ressources partagées, comme le réseau internet ou les données génétiques [...] D’autres catégories de nouveaux communs sont constituées de ressources publiques partagées qui ont été requalifiées en communs, comme les arbres des rues, les trottoirs, les aires de jeu, les jardins publics, les hôpitaux, les sites historiques et les zones touristiques. Cela peut-être aussi, des ressources naturelles pour lesquelles apparaissent de nouveaux usages ou de nouvelles institutions, il en va ainsi des paysages, des aires naturelles protégés, le contrôle des nuisibles en agriculture, ou l’usage des océans comme pistes de surf constituent également de nouveaux communs » (p . 4) . Dans toute étude sur les « nouveaux communs », il convient pour Hess, de noter à quel point nous en savons peu sur eux et sur leur fonctionnement . Contrairement aux systèmes de gestion des ressourcesnaturelles des peuples autochtones, il ne préexiste ni règle, ni communauté définie, ni histoire . (Hess, op. cit .) .
De la collaboration d’Ostrom avec Hess, des com- muns fonciers aux nouveaux communs, on retiendra que la partition des communs entre communs matériels et communs immatériels, bien que très répandue, n’a conceptuellement pas de sens . Depuis Governing the Commons, Ostrom montre que les communs matériels, ou dits naturels, sont aussi des communs de la connais- sance . Dans Understanding knowledge as a commons, Hess et Ostrom (2007) précisent que la nature complexe du savoir en tant que commun, que bien commun, exige une tri-distinction parce qu’il est composé à la fois d’éléments humains et non humains : infrastructures, artefacts et idées . Dans un commun de la connaissance, l’élément immatériel – ce qui est de l’ordre des idées, des informations, des données – n’est jamais séparable des artefacts . Ainsi la distinction entre matériel versus immatériel, humain versus non humain n’est pas, contrai- rement à ce qui est classiquement véhiculé, dans la pensée ostromienne des communs . Aussi, selon certains, Ostrom pourrait être considérée, non sans provocation, comme latourienne (Maurel, 2019a, 2019b) . En effet, son approche porte sur des Commons Pool Resources, soit, par définition, sur des objets correspondant à ce que Latour appelle des « hybrides » mêlant humains et non humains au sein de « réseaux » de petites ou moyennes dimensions .
En France, à côté de l’approche des communs enten- dus comme entités auto-organisées impliquant des formes de gouvernance et de propriété partagée (Coriat, 2015), d’autres travaux visent à promouvoir le commun, appréhendé comme un « agir commun » (Dardot & Laval, 2014) . Au-delà d’un principe politique, d’autres encore voient le commun comme un véritable mode de production en puissance (Brancaccio et al ., 2021) .
Certaines approches visent plus spécifiquement à alimenter les points critiques de la discussion générale sur les communs . C’est notamment le cas des travaux sur le commoning. Ainsi, l’historien Peter Linebaugh dénonce le risque qu’il y a à rabattre la définition du commun sur la notion de ressource (ce qui, rappe- lons-le, n’était pas l’intention d’Ostrom au travers du modèle IAD cf. supra) . Pour l’auteur « se référer aux com- muns en tant que ressources naturelles est dans le meilleur des cas erroné et dans le pire, dangereux. Les communs sont une activité et, en fait, ils expriment des relations au sein de la société qui sont inséparables des relations avec la nature. Il pourrait être mieux de considérer le mot en tant que verbe, en tant qu’activité, plutôt qu’en tant que nom, en tant que substantif » (Linebaugh, 2008) . Les travaux sur le commoning partent d’une inséparabilité fondamentale entre les relations au sein de la société et les relations avec la nature . Il s’agit de sortir de la dichotomie entre ressource et communauté, que parti- cipe à entretenir la définition des communs au travers du triptyque : ressource, communauté, règles . Dans cette perspective, Valérie Fournier (2013) propose de renverser la perspective constatant que dans la plupart des communs qu’elle a étudiés la principale ressource du groupe réside en fait dans la communauté elle-même, et les règles institutionalisées visent moins à optimiser la gestion de la ressource qu’à produire la communauté et lui permettre de se pérenniser dans le temps . Elle montre ainsi que les communs ne renvoient pas qu’à des situations d’appropriation ou de prélèvement de la ressource . L’auteure renseigne des cas où l’usage commun d’une ressource (un lieu partagé) vise en réalité à développer une communauté . Le commoning ouvre ainsi la voie à un travail de (re)composition des rapports entre communauté et ressource, envisageant même la possibilité de subsumer l’un dans l’autre . Puisque la notion de ressource n’est pas présente en tant que telle dans le modèle IAD d’Ostrom, « si la communauté peut être considérée comme la principale ressource d’un commun et si la ressource produit la com- munauté autant que l’inverse est vrai, autant pousser la logique jusqu’au bout et se débarrasser complètement de cette embarrassante notion de ressource en adoptant une perspective symétrique pour intégrer directement les éléments non-humains au sein de la communauté comme membre à part entière » (Maurel, 2019a) . C’est dans ce refus de considérer d’un côté « les choses en elles même » et de l’autre « les hommes entre eux », (Latour, 1991) que se développent les approches les plus actuelles sur les communs10 .
Au cours des trente dernières années, l’approche en termes de communs n’a cessé de se développer . Les travaux menés jusqu’ici ont permis un enrichis- sement indéniable de la réflexion et un élargissement des concepts qui la structurent . Pour autant, nombreuxquestionnements restent en suspens . Pour que la pensée progresse, des crans doivent être franchis et des espaces nouveaux investis (Coriat et al. 2024) . C’est dans cette perspective que nous construisons ce numéro spécial autour de quatre questionnements, trop peu explorées, qui nous semblent majeurs pour l’avancée des communs, tant sur le terrain des expérimentations que sur le plan conceptuel .
Si les travaux existants ont permis de renseigner la complexité, la diversité et l’efficacité des modes de gestion qui prévalent au sein de communs déjà institués, peu de travaux renseignent sur le cycle de vie des communs : comment les modes de gestion en communs naissent- ils ? Par quels procédés en viennent-ils à se stabiliser ? Quels facteurs peuvent provoquer leur déclin ou leur disparition ? À l’heure où de nombreux acteurs de la société civile s’appuient explicitement sur la notion de « communs » pour impulser un changement, construire le monde de demain en échappant aux processus d’alié- nation, il nous semble important de se mettre en capacité de renseigner cette réalité par des études de cas . Il s’agit d’éclairer la diversité des chemins possibles afin de faire émerger une gestion en communs d’une ressource, d’un site, d’un projet... (Eynaud & De França Filho, 2019) . Les enseignements qu’il faudra en tirer seront clés pour quiconque souhaite entreprendre à son tour une telle démarche .
Les grands processus sociaux, politiques et juridiques qui ont historiquement abouti à la destruction à grande échelle des communs au tournant de la modernité, et avec l’avènement de la propriété privée et des logiques capitalistes, ont été étudiées et sont désormais bien connus (cf. Dardot et Laval, 2014) . En revanche on sait moins de choses sur ce qui fait tenir dans le temps les institutions et les modes de gestion en communs . Comment l’engagement des commoners se déploie-t-il dans la durée ? Est-ce la force des dépendances qui lient les commoners aux ressources – ou aux biens – qu’ils gèrent en commun ? Quelle est la solidité et la complé- tude des institutions mises en place ? Peut-on faire vivre une culture commune au-delà des systèmes de règles ? La question de la « mort » des communs, et derrière elle celle de la pérennité, est également cruciale alors que la prise en charge des défis écologiques – climat, préservation des écosystèmes – se joue sur le temps long et que la mise en place d’innovations organisationnelles et institutionnelles aptes à reconstruire des habitudes collectives produisant des effets positifs dans la durée devient centrale .
B. Reconnaissance de l’engagement et rétribution du travail
Pérenniser des modes de gestion en communs demande de penser les conditions nécessaires à l’enga- gement de long terme d’un individu auprès des autres commoners, dans le cadre institutionnel qu’ils se sont donnés collectivement . En dehors des cas de gestion en commun de ressources naturelles dont les individus dépendent fortement pour leur survie, comment susciter l’engagement initial et surtout comment maintenir dans le temps une motivation individuelle à s’investir dans un commun ? Et cela d’autant plus, dans les sociétés actuelles où les opportunités de venir ou de quitter une gestion en commun sont facilitées par l’absence de normes communautaires structurant l’ensemble de l’existence sociale autour de la participation à ces communs .
Si l’approche en termes de « commoning », qui met le focus sur l’art de s’auto-organiser pour prendre soin ensemble entend éclairer les dynamiques sociales qui permettent une organisation en communs, la question de l’engagement par le travail au sein des communs, la manière de le reconnaitre, de le valoriser, de le rému- nérer, de le repenser en lien avec les valeurs portées par les communs demeurent un angle mort . Au-delà de l’enjeu de maintenir une motivation et un engagement sur la durée, penser la reconnaissance et la rétribution du travail est aussi un enjeu au regard des risques de souffrance des bénévoles investis dans des processus de commoning, et qui apparaît dans certains cas comme un effet pervers des logiques organisationnelles inspirées des communs sur lequel il est important d’être lucide .
C. Lien à l’institué : opportunité de monter en échelle ou risque de capture ?
Si les approches par les communs se placent de plus en plus dans une perspective de proposition d’alterna- tives à même d’avoir des effets transformateurs sur les plans écologiques et sociaux, se pose alors la question de la capacité des initiatives à rester autonomes et à se diffuser . Or, ces initiatives sont souvent locales et isolées . Dès lors, leurs capacités à monter en échelle, à induire des changements dans les cadres institués des politiques publiques, et à infléchir les principes qui régissent notre vie économique restent limitées . Pour ceux qui sont engagés dans des formes diverses de communs, se pose alors la question de la capacité des cadres institutionnels existants à accueillir les communs avec leurs propres règles et leurs modalités d’action . Une autre interro- gation porte sur l’opportunité que cela représente en matière de stabilisation et de montée en puissance des nouveaux possibles au travers notamment de la prise de contrôle par les populations locales de leur propre destinée (Frère & Laville, 2022) . A contrario, on nepeut éluder le risque de capture et de dénaturation du caractère inventif et potentiellement émancipatoire des approches en termes de communs par ces mêmes cadres institués .
Face à ces enjeux, l’étude de « l’accueil des communs » est essentielle . Comment en effet accueillir dans les insti- tutions publiques, la capacité d’innovation sociale et d’in- ventivité de ces initiatives auto-organisées ? Comment trouver les formes permettant la génération permanente des communs sans contraindre ces expérimentations à se conformer aux clauses des dispositifs d’accompagne- ment qui nient leurs spécificités ? Comment s’entendre sur un certain « flou institutionnel » afin de faciliter le jeu d’essais/erreurs sur lequel reposent nombre de ces expérimentations, et plus largement les processus d’innovation sociale ?
D.Effets environnementaux de la gestion en communs
Enfin, les communs sont aujourd’hui fréquemment invoqués comme une voie privilégiée pour permettre l’organisation de la gestion des écosystèmes par ceux qui en sont directement interdépendants . À contre-courant des approches pilotées par le haut, telles que la plani- fication écologique, ou les approches par le marché, cette voie ouvre des perspectives de réappropriation de la gestion des territoires et d’amélioration de leur qualité environnementale par et pour ceux qui y vivent . Là encore, il faut rentrer dans les détails de chaque cas pour analyser les apports des approches par les communs en termes d’amélioration de l’état de santé écologique de l’écosystème . En effet, et bien qu’Elinor Ostrom et ses collègues aient eux-mêmes cherché à adapter leur théorie à la complexité des systèmes socio-écologiques (Ostrom, 2009b), plusieurs éléments doivent susciter la vigilance sur les tensions bien réelles qui existent entre la préservation des communs et la préservation du bon état écologique d’un écosystème (Mermet et al., 2014, p . 205-208) . Premièrement, conserver une ressource dont on a l’usage et dont on tire des valeurs économiques ou sociales ne peut être confondu avec l’investissement dans des actions de préservation ou de restauration de la biodiversité comme fin et comme valeur en soi, ce qui bien souvent nécessite le renoncement à certains usages du milieu naturel . C’est le cas par exemple de certaines initiatives de « réensauvagement » reposant sur l’achat de foncier et visant ainsi à exclure des pratiques agricoles ou d’élevage ayant historiquement dégradé la naturalité du milieu (Monbiot, 2014) . Par ailleurs, différents usages qui sont faits d’un milieu naturel entrent bien souvent en tension les uns avec les autres selon les valeurs qui sont attribuées à ce milieu par différents groupes . Cela demande de reconnaître qu’il existe des formes de com- pétition sur les modes de gestion privilégiés, selon ces usages, et que toutes ne concourent pas, loin de là, à la meilleure qualité écologique possible du milieu . Enfin,lorsqu’il s’agit de la gestion de ressources partagées, les communs ne constituent bien souvent qu’une partie d’un écosystème plus vaste . Ce dernier est lui-même soumis à des pressions se jouant à d’autres échelles et répondant à d’autres logiques organisationnelles (secteurs d’activités, filières, etc .) (Mermet et al., 2011) . Il y a là à prendre en considération d’autres formes de relations asymétriques et de rapports de pouvoir sur lesquels les commoners peuvent avoir peu de prises . Ainsi, bien que les principes d’une « bonne gestion » en commun soient remplis, il est tout à fait possible que la dégradation de l’écosystème se poursuive (Aubert, 2010) .
5. LE CONTENU DE CE NUMÉRO SPÉCIAL
Les quatre papiers rassemblés dans ce numéro spécial œuvrent à enrichir de descriptions fines et détaillées notre connaissance des communs en ouvrant des fenêtres sur des questionnements porteurs d’une contribution importante vis-à-vis des enjeux de transformation éco- logique et sociale .
Dans leur article intitulé « Terroirs communs et dynamiques agraires : une analyse comparée de l’his- toire agraire récente du Burkina Faso, de l’Équateur et de l’Inde », Sébastien Bainville, Claire Aubron et Olivier Philippon s’intéressent aux communs fonciers – largement étudiés dans les travaux d’Ostrom au tra- vers de la grille de l’économie institutionnelle – en les interrogeant à partir de concepts de géographie rurale des années 1960 . Le concept de terroir, notamment, situé à la frontière de la géographie physique et de la géographie humaine, permet d’allier espace, production agricole et organisation sociale dans l’étude des communs fonciers . Il permet ainsi de saisir leur dimension à la fois socio-économique et technique (ici la fertilité des sols) indispensable pour comprendre l’origine et la disparition de communs fonciers . Ce double éclairage socio-éco et technique incite à dépasser l’opposition trop simple entre le collectif et le privé pour traiter des questions foncières . Il fournit des éléments de connaissance sur des questions peu renseignées : comment se créent et disparaissent les communs fonciers ? Comment com- prendre les terroirs d’usages communs ? Quel est leur rôle dans les dynamiques agraires ? Quelles implications ont-ils en matière d’organisation des espaces naturels ou semi-naturels ?
L’article de Julie Riegel et Ambre Chartier intitulé « Des éleveurs dans l’abattoir : un commun de travail aux effets systémiques » s’interroge sur les alternatives au système industriel d’abattage des animaux d’élevage au travers du cas d’un abattoir repris par un collectif dans les Hautes-Alpes . Cette reprise est l’occasion d’un recadrage du référentiel industriel de l’activité d’abattage . Cela se traduit par l’ajout de nouvelles finalités, un questionnement autour des normes et une renégociationdu paysage institutionnel . En croisant autogestion et convivialité, les éleveurs membres du collectif font de l’abattoir un commun .
Le travail de Laurent Gardin, Florence Jany-Catrice, Amélie Lefèbvre-Chombart, Sophie Louey et Pierre Robert intitulé « Organisation et rémunération du travail dans les communs : les paradoxes du modèle contributif » nous montre que la multiplication des « initiatives solidaires en commun » (ISC) pose inci- demment la question de la rémunération du travail effectué en leur sein . Une ISC à Lille a mis en place des budgets contributifs . Pour cela, les contributions des membres sont autoévaluées monétairement par chacun d’eux, puis discutées à l’échelle du collectif . Pour fonc- tionner, ces budgets supposent que les tâches réalisées soient documentées et objectivées . La recherche montre un problème de répartition des tâches chronophages, largement invisibilisées au sein du collectif . Si le budget contributif mixe différentes logiques de travail entre bénévolat, contribution et prestation, le faible mon- tant des ressources financières disponibles du collectif conduit ses membres à systématiquement sous évaluer leurs activités . Cette sous-valorisation rend difficile le fonctionnement harmonieux du modèle contributif .
En choisissant le prisme des communs pour ana- lyser une expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » Camille Retsin et Francesca Petrella mettent en lumière le rôle des proximités dans les pro- cessus de commoning dans leur article intitulé « Le rôle des proximités au sein d’un réseau d’acteurs territorialisé dans l’émergence et la gestion d’un commun : le cas d’une expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée » . Ces proximités sont multi dimension- nelles . Les auteures retiennent trois types de proximités : géographique, organisationnelle et institutionnelle . Les résultats de la recherche montrent que l’ensemble de ces proximités sont nécessaires à l’élaboration d’un commun . Les proximités géographique et organisationnelle sont précieuses mais non suffisantes sans une proximité institutionnelle qui peut garantir le partage de valeurs .
En relevant certains angles morts de la littérature sur les communs, ce numéro spécial pointe également un autre problème récurrent des travaux sur ce domaine (et plus largement sur l’ensemble du champ académique) : la spécialisation disciplinaire . Même Elinor Ostrom qui était en sciences politiques et qui a obtenu le prix Nobel d’économie n’a pas échappé à l’attraction mono-disci- plinaire . Elle n’a eu de cesse en effet de se faire admettre dans la communauté des économistes . Aujourd’hui encore, la parole et la légitimité institutionnelle viennent avant tout de l’approbation des économistes orthodoxes . Or, les communs ont une portée bien plus large que ne le laisse entrevoir une vision économiste centrée sur les marchés . Elle renvoie, comme nous l’avons vu, à un cadre plus large qui est celui de l’économie subs- tantive, avec à la clé des ouvertures, notamment sur la redistribution, la réciprocité, l’espace domestique (Polanyi, 2011 ; Laville, 2016) . Mais au-delà de cela, les communs interrogent fondamentalement notre rap- port à la solidarité, à l’intérêt général, à la démocratie, à l’émancipation et à la vie heureuse (Eynaud & De França Filho, 2019) . En cela, les communs peuvent sans doute être considérés comme un fait social total au sens de Mauss (2007) . À ce titre, les communs plaident pour des approches transdisciplinaires véritables (aller chercher des analyses dans toutes les disciplines pour les travailler dans la sienne, ou partir de sa discipline et la questionner avec de nouvelles perspectives qui font le lien avec d’autres disciplines) . En tant que revue fondée sur ces approches, la ROR – et d’autres journaux partageant cette perspective11 – peuvent jouer un rôle particulier en constituant l’espace pour une approche renouvelée des communs . Cela ouvre des perspectives de recherche très prometteuses afin de donner à ce champ l’ampleur qu’il mérite et éviter des formes d’enclosure disciplinaires sur le sujet .
INTRODUCTION
« Le temps n’est plus où parler des “communs” ou du “bien commun” était le fait d’une petite communauté qui, pour l’essentiel, se parlait à elle-même. » (Coriat et al., 2024) . Dans le sillage du prix Nobel, attribué en 2009 à la chercheuse américaine Elinor Ostrom (1990), la théorie des communs a connu un élargissement dans de multiples directions . Elle donne aujourd’hui lieu à une production scientifique florissante, à la croi- sée des disciplines des sciences humaines et sociales (Boyancé & Guéry, 2018) . La parution, en 2017, d’un Dictionnaire des biens communs (Cornu, Rochfeld & Orsi, 2017) – dont la deuxième édition est sortie quatre ans après – témoigne du succès de l’approche en termes de communs, et de sa réception large dans le champ académique français . Sur le terrain, face à la poursuite de la destruction des écosystèmes et des liens sociaux, on assiste aux déploiements de formes variées d’organisation de l’action collective et de redéfinition des activités productives qui se réclament du courant des communs (Carrey-Conte & Eynaud, 2023 ; Vercher- Chaptal, 2022) .Face à cette vitalité, l’approche par les communs est aujourd’hui souvent connotée positivement comme porteuse de promesses en matière d’émancipation sociale . Elle autoriserait une construction par le bas d’une société plus écologique et plus juste, et échapperait aux impasses et aux effets pervers respectifs des marchés et de la gestion étatique . Dans ce contexte, il nous semble que la recherche peut jouer un rôle important dans l’ac- compagnement d’une telle dynamique, d’une part dans une logique de partage d’expériences en documentant de manière fine la pluralité des modes de gestion inspirés des communs, et d’autre part en offrant à ceux qui les mettent en œuvre une caisse de résonance critique à l’appui de leur réflexivité . C’est dans cette optique que le RIODD (Réseau International de l’Organisation Responsable) a consacré, en 2022, la thématique de son17e congrès aux rôles que peuvent jouer les communs, les communautés et les territoires dans les transitions sociales et environnementales1 . Le dossier que nous coordonnons en est directement issu . Ainsi, douze ans après les premières parutions concernant la théorie des communs dans la Revue de l’Organisation Responsable2, nous introduisons le deuxième numéro spécial dédié à ce sujet . L’occasion de rendre compte, depuis les notions fondatrices forgées par Ostrom et ses collègues au sein de l’école de Bloomington3, de la vitalité, de l’actua- lité et de la portée des réflexions sur les communs . La profusion de publications qui en découle n’est pas ici signe de saturation du champ . Bien au contraire, des espaces de questionnements restent à explorer . Après avoir retracé l’origine et l’actualité théorique – foison- nante – de l’approche en termes de communs, nous soulignons l’importance de quatre champs de recherche en émergence, dans lesquels s’inscrivent les articles constitutifs de ce numéro spécial .
1. À L’ORIGINE DE LA DÉFINITION DES COMMUNS
Les concepts fondateurs de la théorie des communs ont été forgés par Ostrom et ses collègues au sein de l’école de Bloomington (cf . Brondizio & Pérez, 2017) . Au modèle de la « Tragédie des communs » (Hardin, 1968), qui consacre la solution de la propriété privée et du marché pour éviter la surexploitation et l’épui- sement des ressources, Ostrom répond en explorant, à partir des années 1970, les conditions dans lesquelles des communautés humaines insérées dans différents types d’écosystèmes peuvent à la fois vivre des res- sources naturelles qu’elles y prélèvent, tout en veillant à leur reproduction à long terme . Il ressort, de ces très nombreuses études de cas, l’existence d’une diversité de formes auto-organisées d’action collective, assises sur des arrangements institutionnels (des systèmes derègles) susceptibles de produire, sous certaines condi- tions, une identité propre et une autonomie (Chanteau & Labrousse, 2013) . La caractérisation des communs comme entités situées « hors du marché et de l’état » sera au centre de l’allocution d’Ostrom au banquet Nobel (Ostrom, 2009)4, ainsi que l’Institutional Analysis Developpement Framework (dénommé modèle IAD, cf . infra) qui a guidé les études de terrain menées sur plusieurs décennies par Ostrom et ses collègues .Le modèle IAD est à l’origine de la définition des communs telle qu’elle s’est très majoritairement répandue, non sans effet simplificateur, au travers du triptyque : une ressource partagée, une communauté et des règles5 . Le cadre IAD a été élaboré par Ostrom afin d’identifier les « arrangements institutionnels » qui, dans une situation d’action collective, favorisent la coopération et permettent de surmonter des « dilemmes sociaux »6 . Selon ce modèle d’analyse, trois variables sont susceptibles d’influencer la situation d’action collective (sans être pour autant, précisons-le, des éléments de définition en tant que tels) : les conditions biophysiques et matérielles, les caractéris- tiques de la communauté et les règles . Ostrom précise que l’examen des variables biophysiques et matérielles peut-être simplifié par l’identification de « quatre types de biens » renvoyant ainsi à la classification des biens élaborée par l’économiste Samuelson sur la base des critères de « rivalité » et « d’excluabilité » (Samuelson, 1954) . L’apport d’Ostrom sera ici d’identifier une nouvelle catégorie de biens : les Commons Pool Resources ou biens communs . Si, chez Ostrom, la caractérisation d’un « bien » à partir des critères de soustractibilité et d’excluabilité prédomine dans l’analyse, l’auteure précise bien que « la structure des situations d’action est également affectée par une grande variété d’autres caractéristiques », et d’ajouter que « le nombre d’attributs qui peuvent affecter la structure d’une situation d’action est extraordinairement grand » (Ostrom, 1990). Au fil du temps, le terme de ressource, qui n’apparait pas en tant que tel dans le modèle IAD, deviendra le filtre par lequel seront appréhendées les « variables biophysiques » conduisant souvent à une simplification de la pensée, pourtant fort complexe, d’Ostrom7 .
2. DES ENTITÉS AUTO-ORGANISÉES AUX « NOUVEAUX COMMUNS »
Dans la lignée de l’école anglosaxonne de Bloomington, les communs se définissent comme desentités auto-organisées qui répondent aux caractéristiques suivantes (Coriat, 2017) : – une association d’acteurs multiples et divers autourd’une ressource partagée . La ressource peut-être « déjà là » (un lac, une forêt, etc .) ou elle peut être construite par les acteurs (une base de données, un jardin partagé, etc .) . La ressource concernée s’articule à une conception de la propriété conçue comme « inclusive » (Dussolier et Rotchfeld, 2021) versus exclusive et privative ;
– des droits et des obligations sont attribués aux acteurs, permettant à la fois d’avoir accès à la ressource et garantissant la protection de l’écosystème dans lequel elle est insérée (cf . Orsi, 2013) . Il ressort de cette deuxième caractéristique un lien « constitutif » entre commun et écologie (cf . Coriat, 2020, 2021)8 ;
– un mode de gouvernance et d’organisation non hiérarchique, fondé sur la délibération de l’ensemble des acteurs concernés par le commun, et qui vise au respect des droits et des obligations, et donc à l’intégrité dans le temps de l’écosystème considéré .
La perspective la plus ancienne des communs, en tant qu’entité auto-organisée, est celle des communs fonciers . Ils concernent des pâturages, des lacs, des systèmes d’irrigation, etc . Dans le prolongement des travaux d’Ostrom et à la suite de sa collaboration avec elle (Hess & Ostrom, 2001, 2007), Charlotte Hess ouvrira les champs au sein desquels la logique des communs peut s’appliquer, au travers de ce qu’elle nommera « les nouveaux communs » (Hess, 2008) . Pour Hess, il s’agit de communs qui sont apparus, ont évolué ou ont été reconnus comme tels récemment . « Ce sont parfois de nouvelles technologies qui ont donné naissance à certains de ces nouveaux communs, en créant de nouveaux types de ressources partagées, comme le réseau internet ou les données génétiques [...] D’autres catégories de nouveaux communs sont constituées de ressources publiques partagées qui ont été requalifiées en communs, comme les arbres des rues, les trottoirs, les aires de jeu, les jardins publics, les hôpitaux, les sites historiques et les zones touristiques. Cela peut-être aussi, des ressources naturelles pour lesquelles apparaissent de nouveaux usages ou de nouvelles institutions, il en va ainsi des paysages, des aires naturelles protégés, le contrôle des nuisibles en agriculture, ou l’usage des océans comme pistes de surf constituent également de nouveaux communs » (p . 4) . Dans toute étude sur les « nouveaux communs », il convient pour Hess, de noter à quel point nous en savons peu sur eux et sur leur fonctionnement . Contrairement aux systèmes de gestion des ressourcesnaturelles des peuples autochtones, il ne préexiste ni règle, ni communauté définie, ni histoire . (Hess, op. cit .) .
De la collaboration d’Ostrom avec Hess, des com- muns fonciers aux nouveaux communs, on retiendra que la partition des communs entre communs matériels et communs immatériels, bien que très répandue, n’a conceptuellement pas de sens . Depuis Governing the Commons, Ostrom montre que les communs matériels, ou dits naturels, sont aussi des communs de la connais- sance . Dans Understanding knowledge as a commons, Hess et Ostrom (2007) précisent que la nature complexe du savoir en tant que commun, que bien commun, exige une tri-distinction parce qu’il est composé à la fois d’éléments humains et non humains : infrastructures, artefacts et idées . Dans un commun de la connaissance, l’élément immatériel – ce qui est de l’ordre des idées, des informations, des données – n’est jamais séparable des artefacts . Ainsi la distinction entre matériel versus immatériel, humain versus non humain n’est pas, contrai- rement à ce qui est classiquement véhiculé, dans la pensée ostromienne des communs . Aussi, selon certains, Ostrom pourrait être considérée, non sans provocation, comme latourienne (Maurel, 2019a, 2019b) . En effet, son approche porte sur des Commons Pool Resources, soit, par définition, sur des objets correspondant à ce que Latour appelle des « hybrides » mêlant humains et non humains au sein de « réseaux » de petites ou moyennes dimensions .
3. PAS DE COMMUNS SANS COMMONING
Depuis les travaux séminaux d’Ostrom, la pensée sur les communs n’a cessé de s’enrichir . D’autres travaux se sont développés en dehors du continent américain, c’est le cas notamment en Italie . À la suite d’un mouvement populaire de protestation contre la privatisation de l’eau, les travaux de la commission Rodotà (2016) ont proposé d’introduire une définition des biens communs, beni communi, visant à en étendre le domaine . Dans la définition proposée, les biens communs, longtemps limités à des ensembles « naturels » (les fleuves, les océans, l’atmosphère, etc .), sont rattachés aux droits fondamentaux de la personne, ce qui autorise un élar- gissement considérable du champ de leur déploiement.En France, à côté de l’approche des communs enten- dus comme entités auto-organisées impliquant des formes de gouvernance et de propriété partagée (Coriat, 2015), d’autres travaux visent à promouvoir le commun, appréhendé comme un « agir commun » (Dardot & Laval, 2014) . Au-delà d’un principe politique, d’autres encore voient le commun comme un véritable mode de production en puissance (Brancaccio et al ., 2021) .
Certaines approches visent plus spécifiquement à alimenter les points critiques de la discussion générale sur les communs . C’est notamment le cas des travaux sur le commoning. Ainsi, l’historien Peter Linebaugh dénonce le risque qu’il y a à rabattre la définition du commun sur la notion de ressource (ce qui, rappe- lons-le, n’était pas l’intention d’Ostrom au travers du modèle IAD cf. supra) . Pour l’auteur « se référer aux com- muns en tant que ressources naturelles est dans le meilleur des cas erroné et dans le pire, dangereux. Les communs sont une activité et, en fait, ils expriment des relations au sein de la société qui sont inséparables des relations avec la nature. Il pourrait être mieux de considérer le mot en tant que verbe, en tant qu’activité, plutôt qu’en tant que nom, en tant que substantif » (Linebaugh, 2008) . Les travaux sur le commoning partent d’une inséparabilité fondamentale entre les relations au sein de la société et les relations avec la nature . Il s’agit de sortir de la dichotomie entre ressource et communauté, que parti- cipe à entretenir la définition des communs au travers du triptyque : ressource, communauté, règles . Dans cette perspective, Valérie Fournier (2013) propose de renverser la perspective constatant que dans la plupart des communs qu’elle a étudiés la principale ressource du groupe réside en fait dans la communauté elle-même, et les règles institutionalisées visent moins à optimiser la gestion de la ressource qu’à produire la communauté et lui permettre de se pérenniser dans le temps . Elle montre ainsi que les communs ne renvoient pas qu’à des situations d’appropriation ou de prélèvement de la ressource . L’auteure renseigne des cas où l’usage commun d’une ressource (un lieu partagé) vise en réalité à développer une communauté . Le commoning ouvre ainsi la voie à un travail de (re)composition des rapports entre communauté et ressource, envisageant même la possibilité de subsumer l’un dans l’autre . Puisque la notion de ressource n’est pas présente en tant que telle dans le modèle IAD d’Ostrom, « si la communauté peut être considérée comme la principale ressource d’un commun et si la ressource produit la com- munauté autant que l’inverse est vrai, autant pousser la logique jusqu’au bout et se débarrasser complètement de cette embarrassante notion de ressource en adoptant une perspective symétrique pour intégrer directement les éléments non-humains au sein de la communauté comme membre à part entière » (Maurel, 2019a) . C’est dans ce refus de considérer d’un côté « les choses en elles même » et de l’autre « les hommes entre eux », (Latour, 1991) que se développent les approches les plus actuelles sur les communs10 .
Au cours des trente dernières années, l’approche en termes de communs n’a cessé de se développer . Les travaux menés jusqu’ici ont permis un enrichis- sement indéniable de la réflexion et un élargissement des concepts qui la structurent . Pour autant, nombreuxquestionnements restent en suspens . Pour que la pensée progresse, des crans doivent être franchis et des espaces nouveaux investis (Coriat et al. 2024) . C’est dans cette perspective que nous construisons ce numéro spécial autour de quatre questionnements, trop peu explorées, qui nous semblent majeurs pour l’avancée des communs, tant sur le terrain des expérimentations que sur le plan conceptuel .
4. DES CHAMPS DE RECHERCHE À EXPLORER
A. Cycle de vie des communsSi les travaux existants ont permis de renseigner la complexité, la diversité et l’efficacité des modes de gestion qui prévalent au sein de communs déjà institués, peu de travaux renseignent sur le cycle de vie des communs : comment les modes de gestion en communs naissent- ils ? Par quels procédés en viennent-ils à se stabiliser ? Quels facteurs peuvent provoquer leur déclin ou leur disparition ? À l’heure où de nombreux acteurs de la société civile s’appuient explicitement sur la notion de « communs » pour impulser un changement, construire le monde de demain en échappant aux processus d’alié- nation, il nous semble important de se mettre en capacité de renseigner cette réalité par des études de cas . Il s’agit d’éclairer la diversité des chemins possibles afin de faire émerger une gestion en communs d’une ressource, d’un site, d’un projet... (Eynaud & De França Filho, 2019) . Les enseignements qu’il faudra en tirer seront clés pour quiconque souhaite entreprendre à son tour une telle démarche .
Les grands processus sociaux, politiques et juridiques qui ont historiquement abouti à la destruction à grande échelle des communs au tournant de la modernité, et avec l’avènement de la propriété privée et des logiques capitalistes, ont été étudiées et sont désormais bien connus (cf. Dardot et Laval, 2014) . En revanche on sait moins de choses sur ce qui fait tenir dans le temps les institutions et les modes de gestion en communs . Comment l’engagement des commoners se déploie-t-il dans la durée ? Est-ce la force des dépendances qui lient les commoners aux ressources – ou aux biens – qu’ils gèrent en commun ? Quelle est la solidité et la complé- tude des institutions mises en place ? Peut-on faire vivre une culture commune au-delà des systèmes de règles ? La question de la « mort » des communs, et derrière elle celle de la pérennité, est également cruciale alors que la prise en charge des défis écologiques – climat, préservation des écosystèmes – se joue sur le temps long et que la mise en place d’innovations organisationnelles et institutionnelles aptes à reconstruire des habitudes collectives produisant des effets positifs dans la durée devient centrale .
B. Reconnaissance de l’engagement et rétribution du travail
Pérenniser des modes de gestion en communs demande de penser les conditions nécessaires à l’enga- gement de long terme d’un individu auprès des autres commoners, dans le cadre institutionnel qu’ils se sont donnés collectivement . En dehors des cas de gestion en commun de ressources naturelles dont les individus dépendent fortement pour leur survie, comment susciter l’engagement initial et surtout comment maintenir dans le temps une motivation individuelle à s’investir dans un commun ? Et cela d’autant plus, dans les sociétés actuelles où les opportunités de venir ou de quitter une gestion en commun sont facilitées par l’absence de normes communautaires structurant l’ensemble de l’existence sociale autour de la participation à ces communs .
Si l’approche en termes de « commoning », qui met le focus sur l’art de s’auto-organiser pour prendre soin ensemble entend éclairer les dynamiques sociales qui permettent une organisation en communs, la question de l’engagement par le travail au sein des communs, la manière de le reconnaitre, de le valoriser, de le rému- nérer, de le repenser en lien avec les valeurs portées par les communs demeurent un angle mort . Au-delà de l’enjeu de maintenir une motivation et un engagement sur la durée, penser la reconnaissance et la rétribution du travail est aussi un enjeu au regard des risques de souffrance des bénévoles investis dans des processus de commoning, et qui apparaît dans certains cas comme un effet pervers des logiques organisationnelles inspirées des communs sur lequel il est important d’être lucide .
C. Lien à l’institué : opportunité de monter en échelle ou risque de capture ?
Si les approches par les communs se placent de plus en plus dans une perspective de proposition d’alterna- tives à même d’avoir des effets transformateurs sur les plans écologiques et sociaux, se pose alors la question de la capacité des initiatives à rester autonomes et à se diffuser . Or, ces initiatives sont souvent locales et isolées . Dès lors, leurs capacités à monter en échelle, à induire des changements dans les cadres institués des politiques publiques, et à infléchir les principes qui régissent notre vie économique restent limitées . Pour ceux qui sont engagés dans des formes diverses de communs, se pose alors la question de la capacité des cadres institutionnels existants à accueillir les communs avec leurs propres règles et leurs modalités d’action . Une autre interro- gation porte sur l’opportunité que cela représente en matière de stabilisation et de montée en puissance des nouveaux possibles au travers notamment de la prise de contrôle par les populations locales de leur propre destinée (Frère & Laville, 2022) . A contrario, on nepeut éluder le risque de capture et de dénaturation du caractère inventif et potentiellement émancipatoire des approches en termes de communs par ces mêmes cadres institués .
Face à ces enjeux, l’étude de « l’accueil des communs » est essentielle . Comment en effet accueillir dans les insti- tutions publiques, la capacité d’innovation sociale et d’in- ventivité de ces initiatives auto-organisées ? Comment trouver les formes permettant la génération permanente des communs sans contraindre ces expérimentations à se conformer aux clauses des dispositifs d’accompagne- ment qui nient leurs spécificités ? Comment s’entendre sur un certain « flou institutionnel » afin de faciliter le jeu d’essais/erreurs sur lequel reposent nombre de ces expérimentations, et plus largement les processus d’innovation sociale ?
D.Effets environnementaux de la gestion en communs
Enfin, les communs sont aujourd’hui fréquemment invoqués comme une voie privilégiée pour permettre l’organisation de la gestion des écosystèmes par ceux qui en sont directement interdépendants . À contre-courant des approches pilotées par le haut, telles que la plani- fication écologique, ou les approches par le marché, cette voie ouvre des perspectives de réappropriation de la gestion des territoires et d’amélioration de leur qualité environnementale par et pour ceux qui y vivent . Là encore, il faut rentrer dans les détails de chaque cas pour analyser les apports des approches par les communs en termes d’amélioration de l’état de santé écologique de l’écosystème . En effet, et bien qu’Elinor Ostrom et ses collègues aient eux-mêmes cherché à adapter leur théorie à la complexité des systèmes socio-écologiques (Ostrom, 2009b), plusieurs éléments doivent susciter la vigilance sur les tensions bien réelles qui existent entre la préservation des communs et la préservation du bon état écologique d’un écosystème (Mermet et al., 2014, p . 205-208) . Premièrement, conserver une ressource dont on a l’usage et dont on tire des valeurs économiques ou sociales ne peut être confondu avec l’investissement dans des actions de préservation ou de restauration de la biodiversité comme fin et comme valeur en soi, ce qui bien souvent nécessite le renoncement à certains usages du milieu naturel . C’est le cas par exemple de certaines initiatives de « réensauvagement » reposant sur l’achat de foncier et visant ainsi à exclure des pratiques agricoles ou d’élevage ayant historiquement dégradé la naturalité du milieu (Monbiot, 2014) . Par ailleurs, différents usages qui sont faits d’un milieu naturel entrent bien souvent en tension les uns avec les autres selon les valeurs qui sont attribuées à ce milieu par différents groupes . Cela demande de reconnaître qu’il existe des formes de com- pétition sur les modes de gestion privilégiés, selon ces usages, et que toutes ne concourent pas, loin de là, à la meilleure qualité écologique possible du milieu . Enfin,lorsqu’il s’agit de la gestion de ressources partagées, les communs ne constituent bien souvent qu’une partie d’un écosystème plus vaste . Ce dernier est lui-même soumis à des pressions se jouant à d’autres échelles et répondant à d’autres logiques organisationnelles (secteurs d’activités, filières, etc .) (Mermet et al., 2011) . Il y a là à prendre en considération d’autres formes de relations asymétriques et de rapports de pouvoir sur lesquels les commoners peuvent avoir peu de prises . Ainsi, bien que les principes d’une « bonne gestion » en commun soient remplis, il est tout à fait possible que la dégradation de l’écosystème se poursuive (Aubert, 2010) .
5. LE CONTENU DE CE NUMÉRO SPÉCIAL
Les quatre papiers rassemblés dans ce numéro spécial œuvrent à enrichir de descriptions fines et détaillées notre connaissance des communs en ouvrant des fenêtres sur des questionnements porteurs d’une contribution importante vis-à-vis des enjeux de transformation éco- logique et sociale .
Dans leur article intitulé « Terroirs communs et dynamiques agraires : une analyse comparée de l’his- toire agraire récente du Burkina Faso, de l’Équateur et de l’Inde », Sébastien Bainville, Claire Aubron et Olivier Philippon s’intéressent aux communs fonciers – largement étudiés dans les travaux d’Ostrom au tra- vers de la grille de l’économie institutionnelle – en les interrogeant à partir de concepts de géographie rurale des années 1960 . Le concept de terroir, notamment, situé à la frontière de la géographie physique et de la géographie humaine, permet d’allier espace, production agricole et organisation sociale dans l’étude des communs fonciers . Il permet ainsi de saisir leur dimension à la fois socio-économique et technique (ici la fertilité des sols) indispensable pour comprendre l’origine et la disparition de communs fonciers . Ce double éclairage socio-éco et technique incite à dépasser l’opposition trop simple entre le collectif et le privé pour traiter des questions foncières . Il fournit des éléments de connaissance sur des questions peu renseignées : comment se créent et disparaissent les communs fonciers ? Comment com- prendre les terroirs d’usages communs ? Quel est leur rôle dans les dynamiques agraires ? Quelles implications ont-ils en matière d’organisation des espaces naturels ou semi-naturels ?
L’article de Julie Riegel et Ambre Chartier intitulé « Des éleveurs dans l’abattoir : un commun de travail aux effets systémiques » s’interroge sur les alternatives au système industriel d’abattage des animaux d’élevage au travers du cas d’un abattoir repris par un collectif dans les Hautes-Alpes . Cette reprise est l’occasion d’un recadrage du référentiel industriel de l’activité d’abattage . Cela se traduit par l’ajout de nouvelles finalités, un questionnement autour des normes et une renégociationdu paysage institutionnel . En croisant autogestion et convivialité, les éleveurs membres du collectif font de l’abattoir un commun .
Le travail de Laurent Gardin, Florence Jany-Catrice, Amélie Lefèbvre-Chombart, Sophie Louey et Pierre Robert intitulé « Organisation et rémunération du travail dans les communs : les paradoxes du modèle contributif » nous montre que la multiplication des « initiatives solidaires en commun » (ISC) pose inci- demment la question de la rémunération du travail effectué en leur sein . Une ISC à Lille a mis en place des budgets contributifs . Pour cela, les contributions des membres sont autoévaluées monétairement par chacun d’eux, puis discutées à l’échelle du collectif . Pour fonc- tionner, ces budgets supposent que les tâches réalisées soient documentées et objectivées . La recherche montre un problème de répartition des tâches chronophages, largement invisibilisées au sein du collectif . Si le budget contributif mixe différentes logiques de travail entre bénévolat, contribution et prestation, le faible mon- tant des ressources financières disponibles du collectif conduit ses membres à systématiquement sous évaluer leurs activités . Cette sous-valorisation rend difficile le fonctionnement harmonieux du modèle contributif .
En choisissant le prisme des communs pour ana- lyser une expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée » Camille Retsin et Francesca Petrella mettent en lumière le rôle des proximités dans les pro- cessus de commoning dans leur article intitulé « Le rôle des proximités au sein d’un réseau d’acteurs territorialisé dans l’émergence et la gestion d’un commun : le cas d’une expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée » . Ces proximités sont multi dimension- nelles . Les auteures retiennent trois types de proximités : géographique, organisationnelle et institutionnelle . Les résultats de la recherche montrent que l’ensemble de ces proximités sont nécessaires à l’élaboration d’un commun . Les proximités géographique et organisationnelle sont précieuses mais non suffisantes sans une proximité institutionnelle qui peut garantir le partage de valeurs .
CONCLUSION
Sans chercher à limiter l’enthousiasme du chercheur concernant la richesse de la production académique sur les communs, il nous faut rester modeste et ne pas éluder les angles morts qui demeurent dans la recherche contemporaine . Cela demande également de se donner les moyens d’analyser les effets réels, souvent inattendus et parfois problématiques, produits sur le terrain par les approches qui se revendiquent des communs . Nous concevons cet effort à la fois théorique et empirique non pas comme une fin en soi, mais comme un élémentindispensable à la construction et à l’amplification des alternatives écologiques et sociales inspirées par le mouvement des communs .En relevant certains angles morts de la littérature sur les communs, ce numéro spécial pointe également un autre problème récurrent des travaux sur ce domaine (et plus largement sur l’ensemble du champ académique) : la spécialisation disciplinaire . Même Elinor Ostrom qui était en sciences politiques et qui a obtenu le prix Nobel d’économie n’a pas échappé à l’attraction mono-disci- plinaire . Elle n’a eu de cesse en effet de se faire admettre dans la communauté des économistes . Aujourd’hui encore, la parole et la légitimité institutionnelle viennent avant tout de l’approbation des économistes orthodoxes . Or, les communs ont une portée bien plus large que ne le laisse entrevoir une vision économiste centrée sur les marchés . Elle renvoie, comme nous l’avons vu, à un cadre plus large qui est celui de l’économie subs- tantive, avec à la clé des ouvertures, notamment sur la redistribution, la réciprocité, l’espace domestique (Polanyi, 2011 ; Laville, 2016) . Mais au-delà de cela, les communs interrogent fondamentalement notre rap- port à la solidarité, à l’intérêt général, à la démocratie, à l’émancipation et à la vie heureuse (Eynaud & De França Filho, 2019) . En cela, les communs peuvent sans doute être considérés comme un fait social total au sens de Mauss (2007) . À ce titre, les communs plaident pour des approches transdisciplinaires véritables (aller chercher des analyses dans toutes les disciplines pour les travailler dans la sienne, ou partir de sa discipline et la questionner avec de nouvelles perspectives qui font le lien avec d’autres disciplines) . En tant que revue fondée sur ces approches, la ROR – et d’autres journaux partageant cette perspective11 – peuvent jouer un rôle particulier en constituant l’espace pour une approche renouvelée des communs . Cela ouvre des perspectives de recherche très prometteuses afin de donner à ce champ l’ampleur qu’il mérite et éviter des formes d’enclosure disciplinaires sur le sujet .